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Une thérapie nutritionnelle pour lutter contre la douleur...

Ci dessous entretiens avec Guy Simonnet : le premier ou sont expliqué les mécanismes qui font que l’individu devient hypersensible
à la douleur et les stratégies pour la combattre, suivi d'un second entretien sur une thérapie nutritionnelle très innovante....

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  l' Equipe Homéostasie-Allostasie-Pathologie-Réhabilitation sous la Direction de Guy Simonnet, CNRS UMR 5227 Motricité - Adaptation - Cognition (MAC) dirigée par Jean-René Cazalets.
22% des individus ont, à un moment ou à un autre, à souffrir d’une douleur persistante (OMS 1998). La prise en charge de la douleur représente donc un défi médical, social et économique que votre équipe relève en proposant une alternative à la stratégie purement anti-nociceptive.
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INB
L’équipe EA 3666 que vous dirigez travaille depuis de longues années sur la tolérance aux effets analgésiques des opioïdes, quels sont les inconvénients du recours au opioïdes pour soulager la douleur jusqu'à présent ?

Guy Simonnet
Tout d’abord il faudrait rappeler que les analgésiques opioïdes (morphine et de nombreux dérivés, héroïne) sont les analgésiques les plus puissants, et à ce titre sont des médicaments dont l’usage est indispensable en clinique pour traiter les douleurs sévères et durables. La France avait pris un grand retard dans le domaine de leur emploi jusque dans les années 1980-1990. Il est heureux que les différents « Plan Douleur » mis en place, ces dernières années, par les autorités sanitaires de notre pays aient permis une plus juste utilisation par le monde médical et une plus juste perception par les patients de ces médicaments exceptionnels que sont les analgésiques opioïdes.
Il n’en reste pas moins qu’il ne faut pas confondre éthique et biologie. Bien évidemment, et en raison de leur puissante efficacité, les substances opioïdes ne sont pas dénuées d’effets délétères. On peut comprendre aisément que ces substances, qui sont parmi les plus actives sur le fonctionnement du système nerveux central (SNC), y laissent des traces importantes en raison de sa grande plasticité. En d’autres termes, notre organisme ayant « bénéficié » tout d’abord des effets de l’analgésie, retourne-t-il à son état initial à la suite d’une simple administration d’opioïdes comme elle peut être faite, par exemple à haute dose, à l’occasion d’un acte chirurgical, voire a fortiori à la suite d’un usage répété chez un douloureux chronique (cancéreux, brûlés etc...) ? La réponse est très clairement Non ! On connaît depuis longtemps certaines de ces manifestations délétères comme la dépression respiratoire retardée en raison de l’accumulation de ces substances dans le tissu adipeux et leur relargage prolongé (observé désormais de façon exceptionnelle en raison du développement de molécules à très courte demi-vie), les effets gastro-intestinaux comme la constipation qui limitent toujours leur usage prolongé (on parle d’intolérance aux substances opioïdes). On connaît aussi la tolérance aux effets analgésiques de la morphine, décrite dans tous les manuels de pharmacologie comme une diminution d’efficacité entraînant la nécessité d’augmenter les doses pour obtenir le maintien de l’effet analgésique. Bien des patients, mais aussi bien des cliniciens ont également peur d’enclencher un processus de dépendance s’il y a usage prolongé de substances opioïdes. Enfin, il ne faut pas négliger l’impact psycho-social de l’usage des substances opioïdes très souvent associé à un pronostic de fin de vie (soins palliatifs). Ces problèmes sont bien réels et ne permettent pas encore aujourd’hui un usage rationnel et «optimisé» en terme de thérapeutique. Il est vrai que la douleur ne relève pas seulement de la nociception, même s’il y a souvent confusion des mots, mais fait appel à l’individu dans toute sa complexité c’est-à-dire son histoire, son environnement, sa culture... La pratique rudimentaire: « un niveau donné de douleur implique un niveau donné d’analgésique opioïde » relève d’une vision bien trop simple, voire simpliste.

Comment le problème peut-il être envisagé aujourd’hui ? Peut-on concevoir un nouveau regard et une nouvelle approche

  de l’usage de ces substances si efficaces d’un point de vue thérapeutique dans le traitement des douleurs, en particulier chroniques ?


Rappelons en effet que, selon des données épidémiologiques récentes, ce sont 88 millions d’américains qui sont affectés par des douleurs définies comme chroniques selon les critères de l’OMS pour un coût total de près de 90 milliard de dollars par an !
INB
Associé à d’autres laboratoires, votre article dans PNAS sur le traitement de la douleur remet en question quelques idées reçues, lesquelles ?

Guy Simonnet

Tout d’abord, je voudrais souligner que cet article est le fruit d’une collaboration de longue durée entre plusieurs laboratoires de disciplines différentes (pharmacochimie, biologie cellulaire et moléculaire, comportements), même si notre laboratoire a été au cœur de ce projet depuis de nombreuses années. Tout repose sur un concept défini par notre laboratoire voici plus de 15 ans à savoir que la tolérance aux effets analgésiques des substances opioïdes ne peut-être une simple diminution d’effets mais relève plus vraisemblablement d’une réaction d’adaptation de notre SNC. En d’autres termes, notre hypothèse est que la morphine resterait toujours efficace mais que ce serait l’individu qui deviendrait hypersensible à la douleur à la suite d’une stimulation des récepteurs opioïdes par cette même morphine. Cette conception qui peut paraître paradoxale au premier abord - pourquoi une substance qui produit des effets antalgiques induirait-elle des effets opposés, c’est-à-dire facilitateurs de la douleur ? – est parfaitement logique au regard d’une conception adaptative de notre SNC ; l’effet biologique premier (analgésie) induit par une substance opioïde pouvant être considéré comme une perturbation de l’équilibre de notre organisme (Cannon). La réponse « correctrice » de notre organisme ne peut être qu’une réponse opposée (voir Théorie des systèmes opposants, Solomon), c’est-à-dire facilitatrice de la douleur. Nous avons été les premiers à montrer qu’une simple administration d’un agoniste opioïde induit une hypersensibilité de longue durée à la douleur, une fois l’effet analgésique estompé. On conçoit dès lors que la tolérance ne soit pas une perte d’efficacité des molécules opioïdes mais une « tolérance apparente » c’est-à-dire l’incapacité d’une dose donnée (toujours efficace) à s’opposer à une sensibilité exacerbée à la douleur.Il est tout à fait remarquable à ce sujet que la définition étymologique de Tolérer n’est pas celle des pharmacologues (disparition d’un effet pharmacologique) mais vient du latin tolerare qui veut dire supporter, vivre avec... et non pas supprimer.
Bien évidemment, ce concept exclut tout regard manichéen, à savoir toute comparaison entre « bien et mal » vis-à-vis de la douleur (analgésie versus hyperalgésie)... l’organisme déséquilibré ne faisant que rétablir un équilibre en termes de sensibilité à la nociception. C’est la loi de l’homéostasie ou plus exactement de l’allostasie (voir McEwen, Post etc...) qui définit un retour à l’équilibre mais à un niveau différent de l’équilibre initial. Dans cette perspective, notre laboratoire a recherché depuis de nombreuses années les processus et mécanismes neurobiologiques pouvant sous-tendre ce changement d’état (allostasie)
  rendant compte de la tolérance. Nous avons été parmi les premiers, voici près de 15 ans à définir le concept de « neuropeptides anti-opioïdes ». Cette publication en est un des aboutissements.


De quoi s’agit-il ? De manière succincte, cela signifie que l’effet analgésique induit par une substance opioïde s’accompagnerait, dès la première administration et de manière durable, d’une libération de neuropeptides anti-opioïdes c’est-à-dire de neurotransmetteurs endogènes capables de s’opposer aux effets analgésiques de la substance opioïde en activant des systèmes que l’on peut qualifier de pronociceptifs. Ces systèmes pourraient jouer un rôle prépondérant dans le passage de la douleur aiguë à la douleur chronique ; il s’agit d’un point très important et très nouveau et termes de physiopathologie. Nous avions déjà montré dans une série de publications parue ces dernières années, qu’un neuropeptide, le neuropeptide FF ou NPFF, remplissait tous les principaux critères d’un neuropeptide anti-opioïde : avoir les qualités d’un neurotransmetteur, posséder des récepteurs spécifiques et être libéré en réponse à la stimulation des récepteurs opioïdes. Il nous manquait toutefois une démonstration essentielle, à savoir qu’un antagoniste spécifique de ces récepteurs serait capable de s’opposer à la fois à l’hyperalgésie induite par un opioïde et à la tolérance qui lui est associée. C’est ce que montre ce travail réalisé avec mes collègues Jean-Paul Laulin et Emilie Laboureyras de l’EA 3666 à la suite d’un long travail de développement de pharmacochimie (Jean-Jacques Bourguignon et Martine Schmitt) et d’évaluation in vitro (Frédéric Simonin). En accord avec des données publiées voici déjà quelques années par notre laboratoire (Célérier et al.), nous montrons dans cette étude que l’administration quotidienne d’une dose d’héroïne pendant 2 semaines induit non seulement de l’analgésie « immédiate » mais induit aussi une hypersensibilité prolongée à la douleur responsable d’une tolérance. Cette tolérance est bien seulement apparente puisque l’effet analgésique propre de chaque dose quotidienne demeure invariant, c’est seulement le développement d’une hypersensibilité à la douleur qui donne l’impression d’une diminution des effets. Ce que nous montrons à propos des peptides anti-opioïdes, c’est que, comme attendu, le blocage des récepteurs du NPFF prévient à la fois l’hyperalgésie et par voie de conséquence, la tolérance. C’est la confirmation que ce neuropeptide anti-opioïde est bien un élément majeur du processus d’opposition responsable de la tolérance et que celle-ci n’est pas due, au moins dans ce modèle d’administration quotidienne d’un agoniste µ comme l’héroïne, à une diminution de son effet pharmacologique. Ce n’est pas la molécule qui a perdu de son efficacité, c’est l’individu qui est devenu hypersensible à la douleur (hyperalgésie/allodynie)
INB
Et qu’en est il des implications cliniques ?

Guy Simonnet
Bien évidemment, et c’est un des objectifs de ce travail, il pourrait y avoir des implications cliniques importantes à ces observations qui permettraient d’améliorer l’usage des analgésiques opioïdes chez l’homme, en particulier lors d’usage à long terme ou lors d’administration unique de fortes doses, comme c’est le cas à l’occasion d’actes chirurgicaux.

  Je crois cependant qu’il faut raison garder... Il y a loin des observations chez l’animal, aussi rigoureuses soient-elles, au développement d’un médicament utilisable chez l’homme. Il s’agit seulement d’une piste qu’il faut avoir la volonté d’explorer en dépit de certitudes pharmacologiques bien ancrées que ces données éprouvent. C’est un joli challenge tant sur le plan scientifique que médical.
Ce travail montre avant tout qu’une démarche nouvelle est possible et que surtout, l’augmentation des doses d’analgésiques opioïdes n’est pas probablement la réponse adéquate à l’augmentation d’une douleur qu’elle ne pourrait que renforcer dans de nombreuses situations cliniques. Ces observations ne prônent pas, bien au contraire, pour un « non usage » des analgésiques opioïdes qui sont et demeurent à mon sens de merveilleux médicaments. Ils proposent plutôt un nouvel et meilleur usage de ces substances en associant à leur administration des thérapies que l’on peut qualifier d’anti-hyperalgésiques. On voit que ce concept est fondamentalement différent de celui d’antalgie et ne repose pas sur les mêmes processus neurobiologiques. Il est à remarquer que ces stratégies n’ont pas à être « anti-nociceptives » per se ; c’est bien le cas des antagonistes du NPFF décrits dans cet article. Ces stratégies thérapeutiques nouvelles doivent « seulement » être capables de s’opposer aux processus et mécanismes de sensibilisation de la douleur. Au-delà de cette série d’antagonistes du NPFF, notre laboratoire travaille sur d’autres stratégies anti-hyperalgésiques concernant plus particulièrement les récepteurs NMDA qui sont, on le devine, au cœur de ces systèmes de plasticité du SNC. C’est le cas de vieilles molécules comme la kétamine (Richebé et al.) ou le Protoxyde d’azote (Richebé et al.) qui, au-delà de leurs faibles propriétés antalgiques se sont révélées dans nos mains de très efficaces anti-hyperalgésiques en raison de leurs propriétés anti-NMDA. Un des principaux avantages de ces molécules est leur disponibilité pour un usage chez l’homme. La kétamine est désormais largement utilisée dans cette perspective pour réduire les douleurs post-opératoires exagérées (Richebé et al.). Ce pourrait être également le cas de thérapies nutritionnelles que nous développons au laboratoire qui, en modulant négativement le fonctionnement des récepteurs NMDA, en particulier la sous-unité NR2B, révèlent de très efficaces capacités anti-hyperalgésiques dénuées des effets secondaires si gênants des antagonistes des récepteurs NMDA. C’est peut-être la voie de demain, la plus facile et la plus efficace à mettre en œuvre...
En résumé, ce que montre cette publication, c’est qu’une nouvelle approche de la douleur et de l’usage bénéfique des analgésiques opioïdes est possible et pourrait permettre d’améliorer considérablement dans un avenir très proche, sachons être optimistes et prudents à la fois, la prise en charge de la douleur.

Propos recueillis / le 13 Février 2006



   
   
   
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INB
Guy Simonnet vous proposez une approche très innovante puisqu’il s’agit d’une thérapie nutritionnelle fondée sur une alimentation appauvrie en polyamines pour lutter contre la douleur; en quoi consiste t'elle ?

Il faut souligner d’emblée que la thérapie nutritionnelle contre la douleur que nous proposons aujourd’hui (nutrition appauvrie en polyamines) n’est pas l’équivalent d’un médicament antalgique tel que nous le propose la pharmacopée. En d’autres termes, cette thérapie nutritionnelle n’est pas en effet « antinociceptive » per se, c’est-à-dire capable de s’opposer aux influx nociceptifs provoqués par des lésions, des inflammations, des compressions, des brûlures etc…comme le sont les antalgiques classiques définis par les 3 paliers de l’OMS.

Alors de quoi s’agit-il
?


Il faut d’abord rappeler l’importance du défi médical, social mais aussi économique. L’OMS recense (1998) que ce sont 22% des individus qui ont, à un moment ou à un autre, à souffrir d’une douleur persistante. C’est un coût de 90 milliards/an aux USA pour la prise en charge (globale) des douleurs chroniques qui concernerait 86 millions d’américains (Moskowitz 2002). En Europe, ce coût s’élève à 500 millions d’euros par million d’habitants et par an. Cet état des lieux est un véritable constat d’échec.

Est-il encore raisonnable de continuer à penser que nous pourrons découvrir une « super-morphine » qui serait par ailleurs sans effets secondaires ? Y a-t-il un plan B à la stratégie de la seule inhibition de la nociception ? Je crois que oui. Sur le plan neurobiologique, il faut rappeler en effet que s’il existe des systèmes endogènes inhibiteurs de la douleur (les endorphines au sens large en sont les principaux acteurs), il existe également des systèmes facilitateurs de la douleur dont Woolf, un précurseur dans le domaine, a montré qu’ils pouvaient induire un «gain» de la sensation douloureuse. Nous savons aujourd’hui que ces processus de sensibilisation ne relèvent pas directement des systèmes nociceptifs eux-mêmes mais de systèmes spécifiques de sensibilisation et de mémoire. Etonnamment, les grands axes de recherche sur la douleur se sont « enfermés » dans la seule voie de l’inhibition de la nociception alors que la stratégie consistant à réduire ou s’opposer à ce processus de gain n’a pas été véritablement explorée et exploitée. C’est la voie que nous avons choisi d’évaluer et de développer. Le rationnel physiologique et thérapeutique est simple: en s’opposant à la sensibilisation à la douleur, il devrait être possible de réduire efficacement la sensation douloureuse en particulier chronique (la douleur aiguë n’est pas seulement une douleur qui dure mais une douleur qui se sensibilise et se mémorise) et par voie de conséquence « restaurer » l’efficacité des inhibiteurs de la nociception (les antinociceptifs classiques définis par l’OMS) qui auraient perdu de leur efficacité en raison d’une hypersensibilité exagérée. Cette stratégie alternative, complémentaire de la stratégie « inhibitrice », purement anti-nociceptive, représente le fondement de ce que vous appelez notre « méthode » par l’approche nutritionnelle.
A ce titre l’article paru dans Neuropsychopharmacology (Rivat et al.) représente les fondements de cette nouvelle « méthode » de prise en charge de la douleur. Qu’y a-t-il d’original dans cet article ? A la suite d’un travail publié en 2002 dans Anesthesiology (Rivat et al.), nous avons pu montrer dans cet article que la sensibilité à la douleur pouvait être durablement modifiée à la suite d’une première expérience douloureuse surtout si elle avait été traitée par des antalgiques puissants comme un opioïde. Nous avons proposé le concept de « sensibilisation latente à la douleur » ce qui veut dire qu’après la « guérison » d’une histoire de douleur, l’individu ne revient pas à l’état initial (homéostasie) mais est devenu en réalité vulnérable à tout nouveau stimulus nociceptif. Tout nouvelle lésion tissulaire va alors se traduire par des douleurs exagérées (hyperalgésie), en particulier en termes de durée qui peuvent excéder très largement celle de la lésion. De même, nous avons pu montrer que ces animaux sensibilisés ne répondent plus ultérieurement à un stress (non nociceptif) par une analgésie (stress-induced analgesia) comme classiquement décrite chez des animaux « naïfs », mais par une réponse opposée, c’est-à-dire par une hyperalgésie (stress-induced hyperalgesia). La répétition de ce type de stress dans le temps fait apparaître des hyperalgésies de plus en plus durables.....

 

pouvant perdurer plusieurs jours, excédant de très loin la durée du stress. On peut donc devenir douloureux (chronique ?) en absence de nociception mais seulement en raison de sa propre histoire, ouvrant ainsi une nouvelle fenêtre thérapeutique et jetant un pont entre sciences humaines et neurobiologiques… Ces processus de sensibilisation latente à la douleur sont durables, quasiment définitifs (allostasie). On voit bien là, les implications qu’il pourrait y avoir en termes de douleurs chroniques. Dans le même sens, nous avons pu montrer que l’administration d’une même dose d’un analgésique opioïde, comme le fentanyl, induit non pas seulement des effets différents mais carrément des effets opposés i.e. analgésique ou hyperalgésique selon qu’il s’agit d’animaux naïfs ou ayant vécu un passé douloureux « guéri ». Je crois qu’il s’agit d’une première en pharmacologie qui ouvre (enfin ?) des ponts entre sciences humaines et biologiques. On comprend bien dans cette perspective que le traitement de ces hypersensibilités à la douleur ne relève pas d’antalgiques (antinociceptifs) en particulier d’opioïdes dont l’usage ne ferait que les renforcer, même s’ils les soulagent momentanément (voir publications précédentes de notre groupe), mais de stratégies « anti-sensibilisatrice ».
C’est sur ce terrain de la vulnérabilité excessive à la douleur liée à l’histoire d’un individu, et non plus seulement à celui de son niveau de nociception, que se situe, sans doute, l’originalité de la nouvelle approche thérapeutique nutritionnelle publiée dans l’article à paraître dans Pain.


INB
L’Equipe que vous dirigez travaille depuis de nombreuses années sur les effets antalgiques des opioides pour le traitement de la douleur. En quoi la thérapie nutritionnelle que vous proposez peut-elle apporter un avantage thérapeutique ? Pourquoi les polyamines doivent- elles être réduites de notre alimentation ? Qu’est-ce qui vous a conduit à suivre cette nouvelle voie ?

Guy Simonnet
Sur le plan mécanistique, ces 2 articles confirment nos études précédentes, à savoir que ces processus de sensibilisation latente à la douleur sont NMDA-dépendants, c’est-à-dire sont en partie supportés par des systèmes d’acides aminés excitateurs comme le glutamate. Cela signifie-t-il que le blocage de l’hyperfonctionnement des récepteurs NMDA par des antagonistes spécifiques pourrait être une solution thérapeutique pour réduire cette vulnérabilité excessive à la douleur? Evidemment non, dans la mesure où l’usage d’antagonistes NMDA induit de nombreux effets secondaires, psychodysleptiques en particulier, lors d’usage prolongé tel qu’il serait requis pour traiter ces douleurs exagérées et durables.
Nous nous sommes donc tournés vers un nouveau concept, le concept de « modulation négative » qui pourrait représenter une approche beaucoup plus « safe ». C’est ce que nous apporte la nutrition appauvrie en polyamines (Polyamine-deficient diet ou PDD). Comment ? Parmi de multiples effets, souvent très complexes, les polyamines, peuvent être considérées comme des modulateurs allostériques positifs des récepteurs NMDA. Puisque l’apport majeur des polyamines, « substances naturelles » de notre organisme, provient de notre alimentation et d’une synthèse au niveau intestinal, nous avons développé un régime alimentaire totalement appauvri en polyamines, où ces dernières n’existent qu’à l’état de traces, c’est-à-dire environ au 1/10.000ème des taux d’une alimentation standard. En réalité ces régimes alimentaires appauvris avaient été développés depuis plusieurs années par notre collègue, le Pr. J.P. Moulinoux de l’Université de Rennes1 dans le domaine de la cancérologie. Rappelons à ce sujet que les polyamines sont des facteurs de croissance synthétisés et libérés de façon excessive par les cellules tumorales d’où l’intérêt des régimes alimentaires appauvris en polyamine comme thérapie anti-tumorale en association avec les agents anti-tumoraux classiques. C’est donc en étroite collaboration avec JP Moulinoux que s’est développé ce programme de recherche. Le papier dans Pain montre tout l’intérêt d’une telle stratégie nutritionnelle. En accord avec la théorie, les PDD n’induisent aucun effet antinociceptif per se mais réduisent quasi-totalement les hyperalgésies de longue durée qui font suite à des lésions chirurgicale ou inflammatoire. On n’est plus dans le domaine « classique « de l’inhibition de la nociception mais

 

dans la prévention de l’hypersensibilité latente à la douleur. Ceci pourrait être particulièrement pertinent pour au moins deux raisons. La première est que, en accord avec les nouveaux concepts de tolérance développés depuis plusieurs années par notre laboratoire (voir Simonnet et Rivat, Neuroreport 2003, Célérier et al., J. Neurosci. 2001 et Simonin et al., PNAS 2006), cette « simple » thérapie nutritionnelle appauvrie en polyamines se révèle également capable de restaurer toute l’efficacité antalgique de la morphine chez des animaux rendus tolérants.
La seconde raison, peut-être encore plus intéressante d’un point de vue thérapeutique, est que les régimes alimentaires appauvris en polyamines se sont révélés capables en quelques jours de , non seulement de prévenir, mais aussi de réduire (effet curatif) chez l’animal,

les douleurs chroniques même résistantes aux opioïdes (douleurs neuropathiques). Il s’agit donc d’une voie thérapeutique tout à fait nouvelle et originale. Ceci pourrait être particulièrement pertinent pour au moins deux raisons. La première est que, en accord avec les nouveaux concepts de tolérance développés depuis plusieurs années par notre laboratoire (voir Simonnet et Rivat, Neuroreport 2003, Célérier et al., J. Neurosci. 2001 et Simonin et al., PNAS 2006), cette « simple » thérapie nutritionnelle appauvrie en polyamines se révèle également capable de restaurer toute l’efficacité antalgique de la morphine chez des animaux rendus tolérants. La seconde raison, peut-être encore plus intéressante d’un point de vue thérapeutique, est que les régimes alimentaires appauvris en polyamines se sont révélés capables en quelques jours de, non seulement de prévenir, mais aussi de réduire (effet curatif) chez l’animal, les douleurs chroniques même résistantes aux opioïdes (douleurs neuropathiques). Il s’agit donc d’une voie thérapeutique tout à fait nouvelle et originale.

INB
En quoi cette nouvelle voie de thérapie nutritionnelle peut-elle être qualifiée de
« safe strategy »
?

Guy Simonnet
Tout d’abord, et encore une fois en accord avec le concept de « modulation négative », on pouvait concevoir que les PDD ne vont pas bloquer le fonctionnement de base des récepteurs NMDA (comme le font les antagonistes de ces récepteurs, d’où leurs effets secondaires si handicapants) mais seulement s’opposer à leur « overactivation » impliquée dans les processus d’hypersensibilité à la douleur. C’est effectivement le cas et nous avons pu, dans ce papier de Pain, le montrer tant au niveau mécanistique cellulaire (niveau de phosphorylation de la sous-unité NR2B du récepteur NMDA) qu’au niveau comportemental. En effet, et autant que nous ayions pu le détecter, ils n’induisent aucun effet secondaire chez les animaux, même nourris exclusivement par ce régime pendant plusieurs semaines. C’est l’avantage de la modulation négative comparée au blocage (antagonistes des récepteurs). Même si l’on ne peut exclure à très long terme (plusieurs mois ?) l’apparition d’effets secondaires délétères, un essai de Phase 1 chez des patients cancéreux a montré la très bonne tolérance d’un tel régime alimentaire chez l’homme. Il y a donc un énorme bénéfice de sécurité lorsqu’ils sont comparés avec les antagonistes NMDA.
INB
Vous êtes à l’origine avec le professeur Jacques-Philippe Moulinoux de la création en oct. 2006 de l’entreprise Nutrialys (installée en Bretagne) fabriquant des aliments pour lutter contre le cancer et la douleur : 2 produits protégés par des brevets déposés en 2003 ; en quoi ces deux articles marquent-ils une nouvelle étape dans cette voie ?

Guy Simonnet
Nutrialys Santé Nutrition est une jeune entreprise qui a pour vocation de valoriser cette recherche thérapeutique nouvelle, fruit de la recherche publique. Après avoir développé et « attendu » pendant plusieurs années, il nous est apparu que cette stratégie thérapeutique innovante ne devait pas « dormir » dans nos tiroirs « académiques » et qu’il fallait passer à une étape de développement industriel, seule à même d’en faire bénéficier les patients. Si l’utilisation de tels régimes alimentaires en cancérologie était dans les cartons du Pr. JP Moulinoux depuis de nombreuses années, les données publiées dans Neuropsychopharmacology et Pain en 2007 sont les éléments fondateurs de cette nouvelle stratégie de la prise en charge des douleurs, en particulier chroniques.

 

Il faut bien insister sur le fait que cette stratégie nutritionnelle appauvrie en polyamines ne s’oppose, ni ne remplace la stratégie classique des antalgiques (les inhibiteurs de la nociception) bien au contraire puisque comme nous l’avons vu pour les opioïdes, elle la renforce et la restaure.Les différents brevets, propriétés des Universités de Rennes 1 et Bordeaux 2, ont conduit Nutrialys à développer Castase (Polydol à l’international) sous forme d’un soluté alimentaire buvable appétant et normo-calorique répondant à tous les besoins alimentaires qualitatifs et quantitatifs chez l’homme. Il contient moins de 10 µg/ kg de polyamines, c’est-à-dire environ 10.000 fois moins que ce que nous apporte une alimentation normale et variée. Castase n’est pas un médicament mais un "Aliment Destiné àdes Fins Médicales Spéciales (ADDFMS), remboursé à ce titre par la Sécurité sociale. Son usage se fait exclusivement sur prescription médicale.
INB

Au-delà des ces régimes alimentaires «synthétiques» distribués actuellement par Nutrialys, cela signifie-t-il qu’il faut surveiller son alimention en cas de douleurs ?

Guy Simonnet
La réponse est évidemment oui. C’est effectivement une nouvelle donnée qu’il faut aujourd’hui prendre en compte dans la douleur comme cela l’est pour d’autres pathologies comme le diabète ou l’allergie, par exemple. Le fait est que nous avons une alimentation variée dont la teneur en polyamines peut-être très faible à très forte. Ces variations de teneur en polyamines peuvent non seulement varier d’un individu à l’autre en fonction de ses appétences personnelles mais aussi au regard d’habitudes alimentaires d’ordre géographique ou culturelle. On ne « mange » peut-être pas quotidiennement la même quantité de polyamines en Europe et aux USA, voire en Bretagne ou en Aquitaine. Nous devons à mon collègue JP Moulinoux d’avoir dosé les teneurs en polyamines dans plus de 400 aliments. Ces aliments ont été classés en une liste d’aliments selon leur teneur en polyamines, c’est-à-dire aliments autorisés, déconseillés ou interdits. On voit l’intérêt de conseils nutritionnels par des diététiciens confirmés dans cette nouvelle perspective thérapeutique. Dans le domaine de la prise en charge de la douleur, tout comme celle des cancers, c’est donc une prise en charge personnelle que le patient doit réaliser avec son médecin et son nutritionniste. On est donc loin du « seul » médicament qui devrait régler (à votre place ?) tous les problèmes de santé…. C’est peut-être cela aussi la médecine de demain ?
INB
Qu’en est-il aujourd’hui des essais cliniques et de la généralisation thérapeutique ?

Guy Simonnet
Plusieurs essais cliniques sont en cours dont 2 PHRC multicentriques. L’un piloté par par Bordeaux via notre CHR (Pr. P. Maurette) concerne la douleur et l’autre par Rennes est focalisé sur le cancer de la prostate (Dr. B. Cipolla). D’autres essais cliniques sont en cours sur le traitement des lombalgies chroniques, des fibromyalgies, des polyarthrites etc… Cela ne signifie pas pour autant que la recherche fondamentale sur ces thérapies nutritionnelles est arrêtée dans notre laboratoire de l’Université Bordeaux2/CNRS (UMR 5227). Des articles pré-cliniques permettant de mieux comprendre les mécanismes et les bénéfices à attendre de cette thérapie nutritionnelle sont actuellement soumis ou en cours de rédaction et ont donné lieu à 2 thèses de Neurosciences (C. Rivat, 2003 et C. Le Roy en cours). Ces travaux montrent en particulier que si la baisse du taux de polyamines dans la nutrition s’oppose à l’hypersensibilité à la douleur, un apport excessif de polyamines la favorise, rendant ainsi les individus plus vulnérables à une douleur présente ou à venir. « Dis-moi ce que tu manges… et je te dirai comment tu souffres ? » … D’autres « chantiers » tels que celui de nutrition et anxiété (une autre forme d’hypersensibilité et de vulnérabilité ?) sont ouverts. Il reste à travailler pas à pas dans l’évaluation de cette nouvelle stratégie thérapeutique de type nutritionnel.

contact :
gsimonnet(a)yahoo.com

INB 19 Novembre 2007 COM /INB Yves Deris/Chantal Latie


   
   
   
       
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Rivat C, Richebé P, Laboureyras E, Laulin JP, Havouis R, Noble F, Moulinoux JP, Simonnet G.: Polyamine deficient diet to relieve pain hypersensitivity. Pain. 2007 Sep 25
Rivat C, Laboureyras E, Laulin JP, Le Roy C, Richebé P, Simonnet G.: Non-nociceptive environmental stress induces hyperalgesia, not analgesia, in pain and opioid-experience rats. Neuropsychopharmacology. 2007 Oct;32(10):2217-28