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JOURNEES NATIONALES DE LA SOCIETE DE NEUROPHYSIOLOGIE CLINIQUE DE LANGUE FRANCAISE
ISABELLE HESLING / NEUROLINGUISTE / Cnrs Umr 5231
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  Prosodie Imagerie

Isabelle Hesling vous êtes neurolinguiste, faut il faire une distinction entre langage et parole ?
Oui, bien sûr, et à l'instar de Saussure, considéré comme le père de la linguistique moderne, il est même essentiel de faire la distinction entre langage, langue et parole. Selon lui, le langage est la résultante de la parole et de la langue.
Au sens large, le langage désigne tout un système de signes permettant la communication, au sens strict, c'est la faculté humaine de constituer et d'utiliser une langue, en d'autres termes de communiquer sa pensée.
La langue est un système particulier de signes et de règles propre à une même communauté langagière, elle est de ce fait institutionnelle.
La parole désigne l'appropriation de la langue par le sujet parlant en fonction de son ressenti émotionnel. La parole est donc l'usage individuel la langue...

Isabelle Hesling
Ecoute de parole continue (non filtrée, NN) à teneur hautement prosodique
Prosodie
Ecoute de l’intégration spécifique de la prosodie (filtrée, FN)
  Programme clic gif Voir l'entretien avec Bernard Bioulac et Pierre Burbaud  

Isabelle Hesling
...La linguistique est l'étude scientifique du langage humain appréhendée à travers la diversité des langues. Selon les diverses écoles linguistiques, le langage a été découpé en strates, chacune étudiant une discipline qui lui est propre : la phonétique (étudie les sons -phonèmes- de base), la phonologie (étudie le rôle des sons dans le système linguistique), la morphologie (étudie la structure grammaticale des mots), la lexicologie (étudie le vocabulaire composant le lexique d'une langue), la sémantique (étudie la signification), la syntaxe (étudie les combinaisons et les relations entre les formes qui composent les phrases), la pragmatique et l'énonciation (étudient la production et la reconnaissance langagière par des énonciateurs dans une situation donnée). Cependant, même si toutes ces théories s'intéressent au langage, peu d'entre elles étudient la parole. Gubérina est un des précurseurs dans ce domaine avec la "linguistique de la parole" et la méthode SGAV (Structuro Global Audio Visuel). Pionnier de la réhabilitation du sujet parlant, il a donné naissance à des courants linguistiques ne se focalisant plus sur le langage en lui même mais sur l'acte énonciatif. Ainsi, dans la théorie de l'énonciation, c'est la langue dans son utilisation qui est étudiée, et non la langue réifiée comme une langue morte.


Où vous situez-vous ?
Isabelle Hesling
Je fais partie des linguistes de la parole. En effet, je m'intéresse à l'appropriation de la langue par le sujet parlant, à l'acte énonciatif. Le langage n'est pas figé mais dynamique. Notre approche, issue de la linguistique de la parole et de la linguistique énonciative, nous conduit à proposer que la communication par la parole est en fait la résultante de deux dimensions : la dimension Expression, proche de la définition saussurienne de langue, comprend les aspects lexicologiques, morphosyntaxiques, sémantiques, et la dimension Expressivité, non prise en compte dans la langue, correspond aux aspects kinésiques et prosodiques. Cette dimension expression, imposée au locuteur, est partagée par une même communauté langagière, tandis que la dimension expressivité, propre à chaque locuteur, est le reflet de son état émotionnel lors de son expression par la parole. En d'autres termes, la pertinence émotionnelle de tout énoncé de parole est à la fois portée par son contenu morpho-syntaxique et sémantique (ce qui est dit) et par son contenu affectif (la manière dont c'est dit), contenu affectif qui se surimpose à la morpho-syntaxe et au sémantisme.

3/ De quelle manière les techniques d’imagerie comme l’IRMf permettraient d’améliorer l’apprentissage d’une langue étrangère ?

Jusqu'à présent, je vous ai parlé en tant que linguiste, vous m'avez qualifiée de neurolinguiste, en effet, je m'intéresse aux relations entre cerveau et langage, plus particulièrement au fonctionnement cérébral de la parole. Mon expérience d'enseignante d'anglais m'a conduite à me demander pourquoi les francophones avaient tant de mal à apprendre la langue anglaise. Il m'a semblé, au regard des diverses méthodes d'apprentissage proposées par l'enseignement scolaire, qu'une meilleure compréhension des bases neuronales de la parole permettrait de proposer des stratégies éducatives plus adaptées. En fait, l'enseignement de l'anglais repose essentiellement sur l'enseignement de la langue (dimension expression) et laisse de côté l'apprentissage de la parole (expressivité).

  Les techniques d'imagerie, telle que l'IRMf, permettent d'affiner des hypothèses de linguiste : par exemple, si l'on considère que les langues étrangères doivent d'abord être appréhendées par une appropriation de la dimension expressivité, il est important de montrer qu'il existe un traitement neuronal différent entre la langue et la parole.

Sommes nous égaux devant l’apprentissage d’une langue? Nous connaissons tous des polyglottes qu’est ce qui fait leurs différences ?


Isabelle Hesling
Nous sommes malheureusement inégaux devant l'apprentissage d'une langue, et ce pour plusieurs raisons. Si vous êtes baignés dès la naissance dans deux bains linguistiques différents (cas des enfants bilingues), la maîtrise de ces 2 langues vous permettra d'appréhender une 3ème langue, puis une 4ème beaucoup plus facilement. En effet, la maturation en langue maternelle entraîne un conditionnement perceptif aux rythmes, intonations et phonèmes, i.e., les éléments prosodiques porteurs de l'expressivité de cette langue. Plus l'enfant acquiert sa langue maternelle, plus il laisse de côté les rythmes, intonations et phonèmes non pertinents à sa langue, néanmoins spécifiques à la parole étrangère : c'est la notion de crible phonologique ou de surdité phonologique. Donc, plus l'enfant grandit dans un environnement riche en discriminations phonétiques et prosodiques, plus il sera apte à acquérir d'autres langues étrangères.
Même si l'on n'a pas la chance de naître dans un environnement linguistique varié, il est cependant possible d'agir par l'éducation : il apparaît nécessaire de mettre en contact le jeune apprenant avec la dimension expressivité de la langue. En effet, les premiers mois d'enseignement de l'anglais par exemple dans le milieu scolaire devraient être consacrés à une familiarisation des spécificités prosodiques par le biais de comptines, chansons, sketches, jeux de rôle etc. Pas de recours à l'intellectualisation, i.e., à la réflexion sur la langue, mais appropriation perceptive en tout premier lieu.

L’IRMf nous apporte des données et des confirmations sur les zones du cerveau impliquées dans le langage, quelles en sont les nouvelles applications pratiques ? (thérapeutiques ?)

Isabelle Hesling
L'IRMf permet effectivement de mieux comprendre le fonctionnement neuronal du langage. En terme d'apprentissage des langues, cette technique nous apporte des informations permettant de confirmer ou non des théories linguistiques. Par exemple, une question, toujours débattue à l'heure actuelle, est celle de savoir si la langue maternelle (L1) et la langue seconde (L2) sont sous-tendues par le même réseau neuronal. Les exemples issus de comptes-rendus en aphasiologie semblent en faveur d'un traitement qui pourrait être dissocié : en effet, un Accident Vasculaire Cérébral entraînant une lésion dans une zone particulière du cerveau peut conduire le patient bilingue à perdre l'usage d'une langue sans aucune atteinte communicationnelle de l'autre langue. Les retombées en termes d'applications pratiques sont bien sûr à l'étude. Nous menons à l'heure actuelle au sein du laboratoire une étude sur "la remédiation de la maîtrise de l'anglais chez les francophones", mais les résultats sont trop préliminaires pour que je puisse me permettre de les dévoiler !
En ce qui concerne les troubles langagiers (aphasie, dyslexie, autisme etc.)...
 

...l'IRMf permet de mettre en évidence les dysfonctionnements du traitement cérébral en comparant des sujets présentant des atteintes de la communication langagière à des sujets témoins appariés. Par exemple, des études sur la dyslexie ont mis en lumière un déficit du traitement phonologique des indices acoustiques très brefs (< 30 ms, consonnes telles que le /p/, le /t/) chez les sujets dyslexiques. Des techniques permettant d'allonger ces transitions très brèves se sont révélées efficaces (Travaux de Paula Tallal).
Dans le domaine de l’autisme, nous menons actuellement une étude visant mieux comprendre les déficits prosodiques des sujets autistes ayant accès à la parole...En effet, ces sujets ont une bonne maîtrise du langage littéral, i.e. des modalités verbales ou dimension expression (lexique souvent recherché, règles morpho syntaxiques), mais présentent une altération de la pragmatique du langage et des modalités non verbales, dimension. Ces dysfonctionnements prosodiques semblent persister avec l’âge même si d’autres aspects de la parole relevant de la dimension expression tendent à s’améliorer. Une intégration perceptive de la prosodie apparaît être la condition sine qua non à sa maîtrise et l’on peut faire l’hypothèse d’une altération de cette boucle perception/production (boucle audi-phonatoire) chez les sujets autistes. Notre projet est basé sur une double approche comportementale, permettant de mieux caractériser les déficits prosodiques (mise en place d’un test) et d’imagerie fonctionnelle.

On pourrait s’étonner que dès son plus jeune âge l’enfant maîtrise à peu près sa langue maternelle et cela sans apprentissage, est ce que les processus d’acquisition de la langue par le cerveau d’un petit chinois sont les mêmes pour un occidental ?

Isabelle Hesling
En effet, l'enfant acquiert sa langue maternelle sans effort apparent. Il est en contact avec sa langue maternelle dès sa naissance, et même in utero, puisque le foetus, par l'intermédiaire du liquide amniotique, présente des réactions auditives à la voix maternelle et aux fréquences basses. Dès sa naissance, il distingue la voix maternelle et localise tout phénomène sonore. A deux semaines, il différencie la voix humaine des autres émissions sonores. A partir de trois mois, il devient sensible aux inflexions de la voix humaine -c'est-à-dire à la prosodie- qui correspondent à un contenu sémantique interprétable : il pleure lorsque la voix est rude et que ses intonations traduisent le reproche ou la colère, il rit lorsque les intonations sont tendres et bémolisées de complicité. A quatre mois, il est capable de différencier les productions vocales masculines et féminines. Il est aussi capable de distinguer un nombre croissant de sons utilisés dans toutes les langues humaines. L’enfant se familiarise avec les intonations et les rythmes particuliers à sa langue : il commence à communiquer sur cette base prosodique, c'est la période du babillage. En résumé, non seulement la mise en place des éléments prosodiques est l'étape première dans l'acquisition de la langue maternelle, mais c'est en premier lieu la perception de ces facteurs prosodiques qui induit leurs productions ainsi qu'en témoigne l'incapacité à communiquer des enfants privés de stimulations (Victor de l'Aveyron ou Kaspar Hauser).
Votre question concernant l'acquisition de la langue par un petit chinois est très intéressante car en fait les langues occidentales sont très différentes de ce que l'on appelle les langues à ton...

 

Je m'explique : le français est une langue syllabique, c'est-à-dire que la compréhension de la langue se fait par un découpage en syllabe, découpage bien plus présent dans notre région où les gens ont tendance à prononcer toutes les syllabes ! L'anglais est une langue accentuelle, c'est-à-dire que le découpage se fait en fonction de syllabes fortes et faibles (ce qui conduit les francophones, habitués –conditionnés- au découpage syllabique où toutes les syllabes ont la même intensité, à dire que les anglophones "mangent" leurs mots). Le Mandarin chinois est une langue à ton, c'est-à-dire qu'une même syllabe prononcée selon différentes intonations n'a pas le même sens. Un exemple, la syllabe "ma" prononcée en intonation montante, linéaire, descendante puis montante ou descendante signifiera « mère », « chanvre », « cheval » ou « gronder ». Des études récentes montrent que, malgré ces découpages rythmiques et intonatifs différents, le même substratum anatomique sous-tendrait ces langues diverses.
Nous parlons langage, les sourds muets communiquent et semblent à l’aise dans leur monde, qu’apprennent ‘ils aux neurolinguistes ?


Isabelle Hesling
La langue des signes nous permet de nombreuses réflexions, dont 2 que je considère comme extrêmement importantes : (1) la langue des signes présente un système prosodique propre, ce qui me conforte dans l'importance que j'accorde à cette dimension expressivité de la parole, (2) les études en neuroimagerie ont mis en évidence que la langue des signes induit le recrutement des aires corticales classiquement activées chez les sujets entendants.

A quoi rêve une neurolinguiste ?

Isabelle Hesling
A beaucoup de choses, mais en premier lieu à mieux comprendre le fonctionnement cérébral et le fonctionnement de la parole de manière à proposer (1) des stratégies d'éducation et de rééducation en ce qui concerne l'apprentissage des langues et (2) des stratégies thérapeutiques en ce qui concerne les troubles langagiers.

Propos recuillis par Yves Deris le 5 juin 2007 COM/INB


Isabelle Hesling lors de ces Journées Nationales présentera une conférence :"La perception auditive implicite"
"Plusieurs personnes ont fait que je me suis intéressée à ce domaine de recherche. En premier lieu, Jacques Alliaume, co- directeur de ma thèse, linguiste angliciste, m'a fait découvrir la linguistique de la parole. Puis, je tiens à remercier très vivement le Pr. Michèle Allard qui m'a ouvert les portes du monde de la neuroimagerie et a pris en charge toute ma formation qui était bien maigre puisque livresque. A ses côtés et grâce à sa confiance et son investissement, j'ai pu réaliser mon rêve. "


   
   
   
   
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