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le cannabis, les polémiques , les recherches et Jacques Micheau

Boucher AA, Vivier L, Metna-Laurent M, Brayda-Bruno L, Mons N, Arnold JC, Micheau J. Chronic treatment with Delta(9)-tetrahydrocannabinol impairs spatial memory and reduces zif268 expression in the mouse forebrain. Behav Pharmacol. 2009 Feb;20(1):45-55.. 2009
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  Planche Cannabis
Au sein de l'équipe "Systèmes de mémoire : bases moléculaires, structurales et systémiques" d' Aline Marighetto, Jacques Micheau s'intéresse aux bases neurobiologiques des processus d'apprentissage et de mémoire, ainsi qu'aux mécanismes cellulaires permettant la formation des mémoires à court et à long terme. Avec son équipe il vient de publier un article dont le but était d’étudier le phénomène de tolérance, c’est-à-dire de comparer les capacités d’acquisition d’une épreuve de mémoire spatiale avec des animaux traités au THC à des intervalles différents. Jacques Micheau se défend bien d'être un spécialiste des effets du cannabis sur l'homme , mais sa longue pratique expérimentale , et une familiarité scientifique certaine avec les cannabinoïdes en font un interlocuteur avisé sur ce sujet. Jacques Micheau, "Le cannabis est un sujet hautement polémique, en particulier du fait de son usage répandu, chez les jeunes en particulier, l ’herbe apparaît comme un produit « bio », un effet de banalisation de ce produit est répandu , quelle est votre position de scientifique ?"
Jacques Micheau
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Jacques Micheau
Le cannabis est un produit ambigu voire ambivalent dans l’interprétation des effets pénalisants ou bénéfiques de ses principes actifs. Le caractère récréatif et les dérives associées à son usage d’une part, la possibilité de perspectives thérapeutiques d’autre part, alimentent cette dualité ambivalente. Du coup, la communauté scientifique est partagée quant au message qu’elle doit faire passer et les politiques divergent puisque l’usage du cannabis est légal dans certains pays. Personnellement, constamment animé par le doute au sens que donne Alain à ce terme, ma position serait d’appliquer le principe de précaution, c’est à dire de ne pas banaliser l’usage du cannabis. D’ailleurs, l’approche expérimentale ne semble pas attribuer un statut particulier au cannabis ou à son principe actif le plus important, le Delta 9 tetrahydrocannabinol ou THC, et montre que globalement, ce composé présente des effets analogues à d’autres substances d’abus. Cependant, les doses utilisées sont généralement élevées et peu en rapport avec les consommations humaines. Si chez l’homme, les effets immédiats peuvent être assez facilement identifiés et analysés, les conséquences à long terme chez des sujets abstinents sont beaucoup plus subtiles et délicates à révéler. C’est la raison pour laquelle les études épidémiologiques difficiles à réaliser, peuvent parfois conduire à des conclusions relativisant le caractère invalidant de l’usage du cannabis. Par exemple, le syndrome démotivationnel lié à la consommation de cannabis n’est pas toujours démontré. Certaines études portant sur des adolescents consommateurs de marijuana ne révèlent pas de différences par rapport à des adolescents non consommateurs dans les résultats scolaires ou dans des projets d’avenir professionnel. En revanche, d’autres travaux portant sur des usagers consommateurs chroniques de doses élevées mettent en évidence un syndrome de perte généralisée de motivation qui se traduit par la détérioration d’un grand nombre d’aptitudes tant sur le plan personnel que dans les relations sociales. Par conséquent, il potentiellement dangereux de tomber dans le travers de la banalisation de l’usage du cannabis.
  INB
Pour quelles raisons le cannabis perturbe les fonctions cognitives ? (accident lors de conduite automobile, etc.. ;)
Jacques Micheau
Si la question concerne les effets directs et immédiats du cannabis sur les fonctions cognitives, il est clair que se dégage un consensus sur les effets délétères du cannabis sur l’attention, la mémoire à court-terme ainsi que sur la mémoire de travail.Un nombre conséquent d’études cliniques et d’imagerie fonctionnelle identifie chez des usagers chroniques de marijuana, un défaut d’activation de régions frontales, notamment du cortex orbitofrontal latéral droit et du cortex préfrontal dorsolatéral droit consécutivement à des épreuves attentionnelles ou de prise de décision. Ces structures cérébrales jouent un rôle essentiel dans les processus cognitifs mentionnés et les hypoactivations mesurées s’accompagnent d’altérations dans les performances des sujets. Cependant, puisque vous mentionnez la conduite automobile la démonstration de l’influence du cannabis sur la conduite automobile n’est pas aisée. Si les consommateurs de cannabis constituent une population à risque pour la conduite automobile la multiplicité des facteurs associés (consommation d’alcool, individus jeunes et mâles, etc ;…) ne permet pas d’isoler l’influence directe du cannabis. Les expériences en laboratoire montrent sans ambiguïté des troubles de l’attention et de l’habileté motrice chez les sujets « sous cannabis ». Cependant, il y aurait des phénomènes de compensations comportementales qui réduiraient les altérations associées au cannabis. Dans des situations de simulation de conduite automobile en laboratoire, il apparaît que les sujets sous cannabis adoptent une conduite plus prudente par exemple, en réduisant leur vitesse et en évitant de dépasser les autres voitures.

INB
Concernant le cannabis on parle de dépendance psychique et de dépendance physique, que recouvrent ces termes ? (Seul un nombre limité d’individus continue avec assiduité à en consommer)
Je suis loin d’être un expert dans ce domaine et beaucoup de collègues de l’INB sont plus qualifiés que moi pour répondre à cette question.
  Ceci dit, la notion de dépendance tant psychique que physique a été expérimentalement mise en évidence après intoxication au THC ou à d’autres agonistes des récepteurs cannabinoïdes. Cependant, en partie à cause du fait que les cannabinoïdes peuvent s’accumuler dans le tissu adipeux et continuent à être libérés lentement dans la circulation sanguine après l’interruption de la prise de drogue, l’expression du syndrome de sevrage qui traduit la dépendance physique est difficile à objectiver. L’association d’un antagoniste des récepteurs CB1 (par exemple le rimonabant) à l’interruption de l’administration de cannabinoïde permet d’exacerber tant chez l’animal que chez l’homme les signes caractéristiques du syndrome de sevrage observés pour d’autres drogues d’abus.La dépendance psychique fait actuellement l’objet d’un grand nombre d’études car celle-ci est vraisemblablement à l’origine de la rechute même après un grand nombre d’années d’abstinence. De nombreuses hypothèses de l’addiction pointent le rôle d’apprentissages aberrants, de sensibilisations d’associations entre l’environnement/ contexte/rituel de la prise de drogue et les effets récréatifs de la substance. La multitude de ces facteurs ainsi que les facteurs sociaux environnementaux, héréditaires, épigénétiques (histoire du sujet, histoire pharmacologique du sujet) expliquent certainement la vulnérabilité différente des sujets face à la drogue.

INB
D’autre part qu’entend t-on par phénomène de tolérance s’agissant du cannabis ?
Jacques Micheau
Pour ce qui est du phénomène de tolérance, celui-ci a été mis en évidence chez l’animal après l’administration chronique de doses élevées de THC ou d’autres agonistes des récepteurs cannabinoïdes. Cependant, là encore il n’y a pas de réponse univoque. Selon le critère considéré on observe un décalage dans l’établissement du phénomène de tolérance, voire même une absence de tolérance tout au moins dans la limite des études réalisées. On peut quand même penser que pour certains paramètres neurovégétatifs tels que la température corporelle, la pression artérielle ou d’autres paramètres tels que les effets antinociceptifs,....
  ...la catalepsie, l’activité locomotrice, le phénomène de tolérance est visible après quelques jours de traitement. D’autres études portant sur des interactions biochimiques ou sur des épreuves mnésiques n’observent pas de phénomène de tolérance même après 15 jours de traitement avec des doses élevées de THC. Nos propres données sont en accord avec ces résultats puisque nous observons des perturbations mnésiques après plus de trois semaines de traitement. Des expériences en laboratoire montrent également chez l’homme que l’exposition répétée de volontaires à des doses importantes de THC entraîne une tolérance sur certains paramètres physiologiques. En revanche, des usagers modérés ou des patients qui prennent des extraits de cannabis à des fins médicales ne semblent pas développer le phénomène de tolérance même après un an de traitement.



INB
Jacques Micheau
Peut on dire que les études sur les effets du cannabis et du système endocannabinoïde sont un terrain de recherche considérable pour le développement de nouvelles thérapeutiques ?

Le terme considérable est peut-être un peu fort mais il est certain que depuis les années 2000 l’exploration de nouvelles voies thérapeutiques a stimulé une recherche tout azimut pour mieux identifier les composés du cannabis à potentialité thérapeutique. On aurait identifié une soixantaine de composés cannabinoïdes dans la plante Cannabis sativa ce qui complique la tâche des chercheurs pour isoler les composés intéressants. A côté du THC, on a par exemple recensé d’autres composés tels que le cannabidiol, cannabinol, la cannabivarine, la cannabidivarine, etc… qui n’ont pas ou peu d’effets psychoactifs mais qui auraient des propriétés thérapeutiques. Pour pallier cette difficulté, certains laboratoires évaluent les propriétés d’extraits de cannabis génétiquement sélectionnés pour produire des quantités importantes de THC (50% au lieu de 4-9% normalement) et de cannabidiol. Par exemple, Sativex, extrait à partir d’une telle sélection de cannabis, est commercialisé au Canada depuis 2005 pour soulager les douleurs....
  ...neuropathiques de patients atteints de sclérose en plaque ou pour traiter certains cancers ou patients atteints du sida. Dans ces derniers cas, l’objectif est de stimuler l’appétit et de réduire les nausées induites par la chimiothérapie. Outre les propriétés analgésiques et antiinflammatoires des composés du cannabis, certains auteurs ont proposé l’utilisation des cannabinoïdes pour d’autres indications telles que le traitement de la maladie d’Alzheimer. En effet, certaines données suggèrent que le THC ou des agonistes des récepteurs CB1 exercent une inhibition compétitive sur l’acétylcholine estérase, diminuent l’agrégation des peptides β-amyloïdes et facilitent la neurogenèse. Une activité antidépressive est aussi suggérée.
A l’inverse, la découverte d’antagonistes des récepteurs CB1 ouvre d’autres voies thérapeutiques. L’utilisation de ces antagonistes pour le traitement de l’obésité reste une piste exploitée malgré les déboires récents du rimonabant aux USA. Des essais cliniques sont effectués pour traiter les symptômes positifs de la schizophrénie. Quelques travaux ayant montré un effet facilitateur de la mémoire, certains auteurs proposent l’utilisation des antagonistes des récepteurs CB1 comme traitement symptomatique de la maladie d’Alzheimer.
Malgré cette « excitation » pour les cannabinoïdes les résultats probants se font attendre.



INB
Constate t’on  des modifications cognitives même après un sevrage prolongé ?

Jacques Micheau
Les quelques données cliniques que je connais montrent chez des sujets adolescents consommateurs de marijuana, qu’après une période d’abstinence d’environ un mois, les performances cognitives ne sont plus altérées. Mais il semble que cette normalisation des performances se fasse au prix d’une plus grande mobilisation des ressources cognitives.... comme l’attesterait l’IRMf qui montre des différences d’activation surtout au niveau des régions frontales. Je ne connais pas de travaux portant sur deplus longues périodes d’abstinences.
  INB
Le cannabis est connu pour ses effets d’affaiblissement de la mémoire à court terme et des troubles de l’attention.  Avec votre équipe vous venez de publier un article sur l’affaiblissement de la mémoire spatiale, que font apparaître vos recherches ?

Jacques Micheau
L’objectif de notre étude était d’étudier le phénomène de tolérance, c’est-à-dire de comparer les capacités d’acquisition d’une épreuve de mémoire spatiale en piscine de Morris, d’animaux dont le traitement au THC avait débuté 2 semaines avant l’épreuve à des souris dont le traitement ne commençait qu’au moment de l’épreuve. Nous n’avons obtenu aucune différence entre les deux groupes suggérant dans nos conditions une absence de tolérance. En revanche, nous montrons bien que la phase précoce de l’apprentissage est altérée ainsi que l’épreuve de transfert (changement de la position de la plateforme). Une analyse plus fine de nos données confirme la mise en évidence d’un déficit de mémoire à court-terme ou de mémoire de travail. La mesure de l’immunoréactivité de la protéine Zif 268 après l’épreuve de transfert montre que seul le groupe non pré-traité présente un déficit d’activation Zif 268 dans le cortex préfrontal, CA3 hippocampique et striatum. Il est possible que contrairement à ce que le comportement laisse supposer un phénomène de tolérance apparaisse à travers ces indices de l’activité cérébrale. Bien que nous ayons utilisé une dose faible de THC, nos résultats montrent que la fonction mnésique reste sensible aux effets délétères de la drogue même après plus de 20 jours de traitement. Pour en revenir à votre première question, ces données ne cautionnent pas une banalisation de l’usage du cannabis.



Jacques Micheau est rattaché au Centre de Neurosciences Intégratives et Cognitives dirigé par Georges Di Scala (CNIC)


Propos recueilllis par yves Deris le 27 mars 2009 pour l'INB
   
   
   
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              Jacques Micheau