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Dépendances en tout genre
Archives Mai 2004
 
     
 

Luis Stinus est directeur de recherche dans le laboratoire "Interactions neuronales et comportements" (CNRS UMR 5541) dirigé par Bertrand Bloch. Luis Stinus dirige l'équipe “Neuropsychobiologie de la dépendance, de la tolérance et du sevrage aux drogues”.

Franck Burglen

Quelle définition donneriez-vous des addictions?

Luis Stinus

Le terme est très à la mode et il est vrai qu'on ne cerne pas toujours les notions qu'il recoupe. Etymologiquement, le terme signifie "asservissement par le corps", la notion est la même pour le terme assuétude et renvoie à une dépendance physique et psychique, une dépendance par le corps.

FB
On parle d'addictions au pluriel, quelles sont les addictions rencontrées ?

LS
On pense généralement aux assuétudes qui impliquent les produits illicites que l'on appelle en général "drogue" comme les psychostimulants (cocaïne et amphétamine) ou les opiacés (héroïne, morphine). Longtemps nié comme étant une substance toxicomanogène, le tabac est aujourd'hui considéré comme responsable d'une des formes les plus intenses de dépendance. Il en est de même pour l'alcool. Donc en termes de dépendance, la notion de licite ou illicite n'a plus aucun sens. Il faut d'ailleurs inclure d'autres formes de dépendance avec ou sans objet (la nourriture, le sexe, le jeu, l'exercice physique etc.).

FB
Pouvez-vous préciser la notion de drogue ?

LS
Bien sur, les drogues sont des psychotropes qui directement ou indirectement vont augmenter la libération de dopamine au niveau de structures du système limbique. La dépendance correspond à la perte de contrôle de la consommation du toxique. L'individu est essentiel pour comprendre l'assuétude. Comme cela a été montré, essentiellement à Bordeaux, certains traits particuliers définissent le sujet dépendant.

FB
Est-ce uniquement parce que sa consommation est légale que le tabac n'est pas perçu comme une drogue ?

LS
Fumer était normal et valorisant. Celui qui n'avait pas consommé du tabac au cours de son adolescence avait bien du mal à en réchapper au cours du service militaire. Nous savons maintenant que la dépendance à l'alcool et au tabac sont aussi, sinon plus intenses que les dépendances aux produits illicites. Toutefois, il est difficile de mettre en évidence chez l'animal, des effets renforçateurs puissants de la nicotine. Cela contraste avec l'intensité de l'assuétude au tabac.

 

FB
Comment expliquer ce paradoxe ?

LS
L'assuétude au tabac est très complexe. Le tabac n'est pas un produit que l'on prend pour s'évader mentalement, pour améliorer ses performances physiques ou mentales. Le renforcement est ailleurs et on ne le perçoit pas de manière très évidente. Par contre, la dépendance est bien réelle. Plusieurs facteurs pourraient expliquer son intensité.

FB
Lesquels ?

LS
La consommation de tabac est très particulière. L'inhalation de la fumée équivaut à une injection intraveineuse de nicotine (atteinte du cerveau en 6 à 10 sec). Une cigarette correspond en moyenne à 10 inhalations, et un sujet qui consomme un paquet par jour reçoit l'équivalent de 200 injections intraveineuses de nicotine! Cela bien sur dans des contextes spécifiques, ce qui facilite l'établissement de liaisons conditionnées qui maintiendront la "fume". De toutes les substances toxicomanogènes la nicotine est de très loin celle qui est consommée avec la plus grande fréquence.

FB
Le tabac lui-même est donc le premier facteur impliqué dans la dépendance, quels sont les autres ?

LS
La composition de la fumée est très complexe, plus de 3000 molécules ont été identifiées. L'intensité de la dépendance au tabac pourrait aussi s'expliquer par la présence dans la fumée de tabac d'autres composés, soit directement addictifs, soit constituant avec la nicotine un complexe synergique responsable de la dépendance au tabac. La fumée de cigarette contient des inhibiteurs des monoamines oxydases de type B (IMAO-B) et A (IMAO-A). Il a été montré que les fumeurs réguliers présentent une forte réduction de l'activité des monoamines oxydases au niveau cérébral et périphérique qui peut atteindre 40%. Ces IMAO pourraient potentialiser les effets renforçants de la nicotine en augmentant la libération de DA.

FB
Quels pourraient être les mécanismes ?

LS
La nicotine stimule l'activité des neurones dopaminergiques mesolimbiques de l'aire tegmentale ventrale et augmente la libération de DA dans le noyau accumbens. Cet effet pourrait être augmenté par les IMAO contenus dans la fumée. La dépendance au tabac se caractérise par un état de manque très intense.

 

L'arrêt de la consommation de tabac entraîne une diminution brutale de la libération de dopamine qui explique peut-être les sensations de malaise et le CRAVING pour la cigarette. Les IMAO pourraient également intervenir à ce niveau

FB
Quels sont alors les produits qui potentialisent cette action ?

LS
Parmi les produits synthétisés par pyrolyse et contenus dans la fumée de cigarettes on trouve l'harmane et la norharmane qui sont des IMAO puissants, surtout quand ils sont consommés continuellement.

FB
Quels sont les effets des IMAO qui peuvent être testés en laboratoire ?

LS
Parmi les axes de recherche que nous suivons au laboratoire, il y a d'une part, l'étude des modifications des effets psychostimulants et renforçants de la nicotine, induites par les IMAO et d'autre part, l'étude du rôle de ces IMAO sur l'intensité de l'état de manque.

FB
Comment testez-vous les effets psychostimulants sur un modèle animal ?

LS
Il suffit de mesurer l'activité locomotrice pour évaluer les effets psychostimulants de la nicotine. Mais l'approche expérimentale la plus intéressante est celle de l'autoadministration intraveineuse de nicotine, qui mime mieux le comportement du consommateur de tabac et qui permet de mesurer par exemple les effets hédoniques de la drogue. En pratique, l'injection intraveineuse de nicotine est déclenchée quand le rat introduit son museau dans un trou situé sur l'une des parois de la cage. Après acquisition et stabilisation de ce comportement, il est possible d'évaluer l'effort que le rat est prêt à fournir pour obtenir sa dose. Au cours d'une même session, le nombre de réponses pour obtenir une injection va augmenter graduellement; quand l'effort demandé est trop important, le rat s'arrête. C'est le "Breaking Point, BP", qui mesure l'intensité du désir de consommer, le CRAVING.

FB
Les IMAO influencent la motivation ?

LS
Absolument. Contrairement à ce qui est observé avec la cocaïne ou l'amphétamine (Breaking Point supérieur à 150), un rat ne fait pas beaucoup d'effort pour obtenir la nicotine (moins de 10 appuis). Par contre, si la nicotine est offerte en association avec un IMAO,

 

le nombre d'appuis qu'un rat est prêt à fournir pour avoir sa dose de nicotine augmente considérablement (plus de 100 pour certains rats).

FB
On imagine que la motivation que vous décrivez est liée à l'attirance d'un animal pour un produit, comment peut-on isoler ce facteur ?

LS
Vous voulez parler des effets appétitifs d'une substance. On peut mesurer ce facteur grâce à un paradigme de préférence de place conditionnée. Dans ce cas on n'a plus recours à l'autoadministration, on n'est donc plus à proprement parler dans un modèle de toxicomanie. On évalue en fait la valence affective du souvenir lié à la prise de drogue. Le paradigme de préférence de place se déroule en trois étapes. Au cours d'une première phase, nous évaluons la préférence spontanée du rat pour trois compartiments distincts (couleur, texture du sol, odeur). Ensuite vient la phase de conditionnement, le rat sera confiné dans un des compartiments après l'injection de nicotine (association entre un contexte et les effets intéroceptifs de la drogue). Enfin, le rat sera à nouveau libre d'explorer l'enceinte. L'augmentation du temps passé dans le compartiment ou il a reçu la nicotine nous indiquera les effets appétitifs de ce composé.

FB
Ce paradigme est-il validé ?

LS
Ce paradigme a très souvent été utilisé, notamment pour évaluer la valeur hédonique de la cocaïne, de l'amphétamine, de l'héroïne, de l'ecstasy et de certains canabinoïdes. Et les résultats sont éloquents. La préférence pour le compartiment associé à la drogue est importante et persiste plusieurs mois. Par contre, l'animal évitera un compartiment qui aura été associé au manque de drogue. Les travaux portant sur la nicotine sont en cours au laboratoire.

FB
Que peut-on dire des autres formes de dépendances étudiées dans votre équipe ?

LS
On peut évoquer la dépendance à la nourriture mais Martine Cador le fera mieux que moi.

Voir le Site Formation
Tabacologie de Luis Stinus et Martine Cador

CNRS UMR 5541
Bertrand Bloch


Voir la campagne "Université sans fumée"


Voir les reportages précédents


Voir l'interview de Martine Cador